(Accès au site des 45000) Quelques précisions sur Gabriel LEJARD (« Gaby ») 45772 :
Il
naît le 5 juillet 1901 à Barges (Côte-d’Or - 21) d’un
couple de libres penseurs.
Sa mère est bonne à tout faire. Son père, employé
à la Compagnie PLM, a les deux jambes sectionnées dans un accident
du travail et devient épicier à Barges. Il est élu conseiller
municipal de cette commune sur la liste socialiste sans adhérer au parti.
Ils ont trois fils dont l’un est tué pendant la Première
Guerre mondiale.
Après avoir été élève de l’école
primaire, Gabriel Lejard entre en 1913 à l’école pratique
de Dijon, mais en est retiré dès 1916. Ajusteur à Dijon,
puis, en 1917, à Lyon, il fréquente un milieu révolutionnaire
composé de nombreux “affectés spéciaux” parisiens
(période de guerre). En février 1918, il adhère aux Jeunesses
socialistes et à la CGT. Rapidement, il est déçu par les
JS et adhère au groupe libertaire. À cette époque, il accumule
les lectures, celles en particulier des journaux, tel La Vague. Au
début de 1918, à Lyon, il participe aux grèves contre la
guerre. Après l’armistice, il milite activement dans le courant
syndicaliste révolutionnaire pour l’adhésion à la
IIIe Internationale.
En août 1919, Gabriel Lejard part travailler à Alger où
il prend conscience de la réalité coloniale. Membre du bureau
du syndicat des Métaux d’Alger, il prend part à une grève
des métaux en mars-avril 1920, passe en correctionnelle et est rapatrié
en France après huit mois de présence.
De retour à Lyon, il participe à la grève générale
de mai 1920, et est alors licencié de l’usine d’automobiles
Rochet-Schneider où il travaille.
En novembre 1920 , il revient à Dijon et est embauché à
la fabrique de motocyclettes Terrot.
Au moment de son arrestation il est domicilié au 10, rue du Creux d’Enfer
à Dijon.
Soldat en 1921, il est changé sept fois de régiment par mesure
disciplinaire ; lors de l’occupation de la Ruhr en 1923, il fraternise
avec les mineurs. De retour chez Terrot en 1923, il adhère au syndicat
CGTU de la métallurgie dijonnaise. À cette date, Gabriel Lejard
est encore libertaire, mais il évolue vers le communisme.
En 1934, il est secrétaire adjoint de son syndicat. En 1935, il adhère
au Parti communiste et participe à toutes les manifestations antifascistes
de 1934-1935 à Dijon. En 1935, le syndicat l’envoie à l’usine
Cheveau de matériel électrique pour y organiser une section syndicale
; il perd ainsi la prime d’ancienneté et la semaine de congés
payés dont il bénéficiait chez Terrot. Mais, en juin 1936,
l’usine Cheveau est la première à être occupée
à Dijon par les ouvriers, et la direction cède à leurs
revendications en vingt-quatre heures. G. Léjard dirige l’extension
du mouvement à tous les établissements de la métallurgie
dijonnaise, prend très souvent la parole dans les meetings et les usines
occupées, s’occupe de la création de nouvelles sections
syndicales.
En 1937, il devient secrétaire général du syndicat des
Métaux de Dijon et membre de la commission administrative de l’Union
départementale de la Côte-d’Or.
Il est l’un des principaux organisateurs de la grève du 30 novembre
1938 pour la défense des acquis du Front populaire. Il passe alors trois
fois en correctionnelle pour entraves à la liberté du travail,
et n’est réembauché qu’en mars 1939 dans une autre
entreprise grâce à l’inspecteur du Travail.
Après la déclaration de guerre, exclu de la Commission administrative
de l’Union départementale, Lejard reste secrétaire général
du syndicat des métaux et continue à militer malgré les
pressions constantes de la préfecture. Finalement, le syndicat est dissout
et, quand il se reconstitue en décembre 1939, sa nouvelle direction refuse
le retour de G. Léjard.
Son affectation spéciale ayant été refusée, celui-ci
est mobilisé en 1940, démobilisé en août 1940. De
retour à Dijon, il adhère immédiatement aux groupes clandestins
formés par les cheminots et les métallurgistes pour confectionner
de faux papiers, récupérer des armes.
Le 22 juin 1941, il est arrêté par les Allemands*.
Il est rapidement transféré au camp de Royallieu à Compiègne
(Oise - 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag
122 - Polizeihaftlager). Il y est détenu plus d’un an.
Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus
d’un millier d’otages désignés comme communistes et
une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation
a été décidée en représailles des actions
armées de la résistance communiste contre l’armée
allemande (en application d’un ordre de Hitler).
Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits sous
escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans
des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées,
à 9 h 30. Les 14 métallos CGT de la Côte-d’Or ont
pu se sont regrouper dans le même wagon. Le voyage dure deux jours. N’étant
pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement
de la soif.
Le
22 octobre 1942, dans un courrier à caractère urgent, le
Préfet délégué de la Côte- d’Or demande
au Commissaire central de Dijon que celui-ci lui fasse faire connaître
si l’intéressé a été libéré
et, dans la négative, de lui préciser quelles sont les personnes
à charge, leur situation matérielle et son avis sur l’opportunité
de leur attribuer une aide financière.
Le 8 juillet 1942, Gabriel Lejard est enregistré au camp souche d’Auschwitz
(Auschwitz-I) sous le numéro 45772 (ce matricule sera tatoué
sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard). Après l’enregistrement,
les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block
13 où ils passent la nuit. Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits
à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis
dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel
général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés aux
travail dans différents Kommandos. Gabriel Lejard est affecté
un moment à la sablière, aux côtés de Roger Kinsbourg,
ancien maire-adjoint de Metz replié à Chenove (21) qui lui dit
: « Gaby, je suis perdu. Si tu rentres, indique bien à ma famille
comment je suis mort. » ; R. Kinsbourg meurt le 27 juillet.
Le 13 juillet - après cinq jours passés par l’ensemble des
“45000” à Birkenau - Gabriel Lejard est dans la moitié
des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I)
après l’appel du soir. Là, il est assigné au Block
17 et de nouveau affecté à une sablière (Krisgrube) et
dans un Kommando de terrassement. En octobre, il est aux côtés
de Paul Chartron - son dernier camarade proche - quand celui-ci est sélectionné
pour la chambre à gaz à cause d’une cheville enflée**.
Il côtoie également Pierre Longhi, ancien maire-adjoint de Montreuil.
En novembre, il reste seul de la cinquantaine de Français entrés
avec lui au Block 17.
Affecté à des Kommandos qui ne lui permettent pas d’augmenter
sa ration alimentaire par le troc, il bénéficie de la solidarité
organisée par Yannick Mahé, qui dispose des pains à la
portée de sa colonne de détenus.
En juillet 1943, la plupart des détenus “politiques” français
d’Auschwitz (essentiellement des “45000”) reçoivent
l’autorisation d’écrire - en allemand et sous la censure
- à leur famille et d’annoncer qu’ils peuvent recevoir des
colis (à vérifier le concernant…).
À la mi-août 1943, Gabriel Lejard est parmi les “politiques”
français rassemblés (entre 120 et 140) au premier étage
du Block 11, la prison du camp, pour une “quarantaine”.
Exemptés de travail et d’appel extérieur, les “45000”
sont témoins indirects des exécutions massives de résistants,
d’otages polonais et tchèques et de détenus du camp au fond
de la cour fermée séparant les Blocks 10 et 11. Le 12
décembre 1943, à la suite de la visite du nouveau commandant du
camp, Arthur Liebehenschel, et après quatre mois de ce régime
qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés
dans leurs Blocks et Kommandos d’origine.
Le 3 août 1944, Gabriel Lejard est parmi les trois-quarts des “45000”
présents à Auschwitz qui sont de nouveau placés en “quarantaine”,
au Block 10, en préalable à un transfert.
Le 29 août 1944, il est parmi les vingt-neuf “45000” intégrés
dans un convoi disciplinaire de 807 détenus (incluant de nombreux “Prominenten”
polonais) transférés au KL Sachsenhausen, dans la ville d’Oranienbourg,
au Nord-Ouest de Berlin. À leur arrivée, et jusqu’au 25
septembre, les vingt-neuf sont affectés au Block 66.
Début octobre 1944, Gabriel Lejard est parmi les huit “45000”
transférés avec d’autres détenus à Kochendorf
(Kommando de Natzweiler-Struthof), dans le massif du Neckar, une ancienne
mine de sel aménagée en usine souterraine pour la construction
des V2. Fin mars 1945, les mêmes hommes sont dans une colonne de 1500
détenus évacués à marche forcée jusqu’à
Augsbourg, puis en train de wagons découverts jusqu’au KL Dachau,
où 200 survivants arrivent le 8 avril. Le camp est libéré
par l’armée américaine le 29 avril 1945.
Le 16 mai, il est rapatrié avec Louis Eudier, du Havre (connu avant-guerre
dans des congrès de métallos CGT), dans des camions de l’armée
Leclerc qui rentrent en France via Strasbourg.
Sa fille Jeannine, née le 31 août 1927, qui a commencé à l’accompagner dans la lutte clandestinité, devient responsable départementale des Forces unifiées de la jeunesse patriotique en 1942 ; elle a quinze ans. Recherchée après différentes missions, elle est envoyée dans la région bordelaise où elle assure les liaisons avec le Comité militaire national des FTPF. Arrêtée le 2 juin 1944 dans un hôtel de la rue de Châlon à Paris, lors d’une mission dans la capitale, elle ne livre pas un mot malgré la torture. Elle est déportée au KL Ravensbrück où elle meurt le 15 avril 1945, à quelques jours de la libération du camp. Elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume et son nom est donné à une caserne de Dijon.
À
son retour, Gabriel Lejard est réintégré à la C.A.
de l’U.D. et reprend immédiatement la direction du syndicat des
Métaux. Nommé membre du secrétariat fédéral
du PCF, il abandonne cette charge en janvier 1946 lorsqu’il devint secrétaire
général de l’UD-CGT, fonction qu’il exerce encore
en 1970.
Le samedi 5 juin 1948, dans le journal communiste L’Avenir de la Côte-d’Or,
il signe un article « En souvenir de mes camarades de misère,
et pour rafraîchir la mémoire à ceux qui ont déjà
oublié ». Il y présente les clichés anthropométriques
retrouvés de 5 de ses 14 camarades du département, prises le 8
juillet 1942 : Jean Bouscand, Adrien Burghard, Louis Chaussard, Julien
Faradon et Ernest Repiquet. « Photos qui resteront le dernier souvenir
de nos camarades pour leurs familles et nous, et devant lesquelles nous nous
recueilleront et prendrons l’engagement de continuer la lutte pour laquelle
ils sont tombés, contre les survivances du fascisme et les menaces qui
pèsent sur l’indépendance de la France. »
Il témoigne à Valenciennes, au procès de deux kapos, un
Français et un Polonais, « qui maltraitaient les déportés
dans les mines de sel de Kochendorf », et qui sont condamnés
à mort et fusillés. (date ?)
Il obtient la carte de déporté Résistant n° 1-016-02288.
Gabriel Lejard décède le 2 novembre 1988.
* L’ “Aktion Theoderich”
:
L’attaque de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, se fait
au nom de la jutte contre le “judéo-bolchevisme”. Dès
mai 1941, une directive du Haut-commandement de la Wehrmacht pour la “conduite
des troupes” sur le front de l’Est défini le bolchevisme
comme « l’ennemi mortel de la nation national-socialiste allemande.
C’est contre cette idéologie destructrice et contre ses adeptes
que l’Allemagne engage la guerre. Ce combat exige des mesures énergiques
et imptoyables contre les agitateurs bolcheviks, les francs-tireurs, les saboteurs
et les Juifs, et l’élimination allemande de toute résistance
active ou passive. »
Hitler est résolu à écraser par la terreur - à l’Ouest
comme à l’Est - toute opposition qui viendrait entraver son effort
de guerre.
Le jour même de l’attaque contre l’Union soviétique,
des mesures préventives sont prises dans les pays occupés contre
les militants communistes - perquisitions à leur domicile et arrestations
- et des ordres sont donnés pour punir avec la plus extrême sévérité
toute manifestation d’hostilité à la puissance occupante.
En France, dans la zone occupée, au cours d’une opération
désignée sous le nom de code d’Aktion Theoderich, plus de
mille communistes sont arrêtés par les forces allemandes et la
police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération
contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés,
à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne,
créé à cette occasion pour la détention des «
ennemis actifs du Reich » sous l’administration de la Wehrmacht.
Au total, 1300 hommes y seront internés à la suite de cette action.
131 d’entre eux, arrêtés entre le 21 et le 30 juin, font
partie de ceux qui seront déportés dans le convoi du 6 juillet
1942.
** Les chambres à gaz du centre de mise
à mort situé à Birkenau fonctionnent principalement pour
l’extermination des Juifs dans le cadre de la “Solution finale”,
mais, jusqu’en mai 1943, elles servent également à éliminer
des détenus, juifs ou non, considérés comme “inaptes
au travail” (opération commencée en avril 1941, dans d’autres
camps, sous le nom de code 14 f 13). Les détenus d’Auschwitz-I
sélectionnés pour la chambre à gaz sont amenés en
camions à Birkenau. Quelquefois, ils attendent la mort au Block 7 de
ce camp.
Sources
:
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi
politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires,
Paris 2005, pages 11, 73, 119 et 120, 129, 133, 150, 153, 155, 173, 214 et 215,
242, 248, 262, 306 et 307, 318, 345, 348 et 349, 358, 363 et 411.
- P. Lévêque, notice in Dictionnaire biographique du mouvement
ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, Editions de
l’Atelier/ Editions Ouvrières, version CD-rom 3.61, 1990-1997,
citant : L’Avenir de la Côte d’Or, 21 juillet
1945 - Interview de Gabriel Lejard.
- Albert Ouzoulias, Les bataillons de la jeunesse, éditions
sociales, réédition 1997, pages 223 et 224.
- Archives départementales de Côte-d’Or, cote 1630 W, article
252 : « arrestations par les autorités d’occupation
en raison de leur passé et activité politique »,
et cotes 6J61 à 63 : fiches individuelles des déportés
de Côte-d’Or, don de Pierre Gounant, historien.
- Louis Eudier (45523), “Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945”,
imprimerie Duboc, Le Havre, sans date (1977 ?), page 124.
Mémoire
Vive
(dernière mise à jour, le 26-03-2008)
Fiche rédigée en hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.
Cette
notice biographique doit être considérée comme un
document provisoire établi à partir des archives et témoignages
connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s'y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources). |